Pearl, adepte moderne du laçage. (Travis Hutchison.)
Pour
obtenir ce résultat, elle porte son corset vingt-quatre heures
sur vingt-quatre et ne l'enlève que pour prendre un bain.
Cathie a
épousé un chirugien. Elle est certaine qu'il ne lui ferait jamais
faire quoi que ce soit de dangereux sur le plan médical, mais la
rumeur prétend qu'il lui a enlevé des côtes. «Ce n'est pas la peine,
répond l'incriminé, les côtes sont très flexibles. » Les radios
montrent une modi- fication des dernières côtes et un étirement
probable des espaces inter-vertébraux.
Cathie explique qu'un laçage rapide provoque une
compression brusque très appréciée de certaines personnes.
(Apparemment, Will Granger avait l'habitude de lacer Ethel devant ses
visiteurs si vite et si étroitement qu'elle s'évanouissait.) Mais
Cathie n'aime pas ce sentiment de vertige et préfère être lacée
continuellement. Elle le fait elle-même, avec un crochet et un bouton
de porte pour maintenir la tension des lacets.
« L'opération
rétrécissement est assez désagréable, mais ce n'est pas vrai- ment
une souffrance'», dit-elle. Le problème, c'est plutôt «le frottement
contre une peau sensible », qui peut provoquer «des ampoules ou des
petites blessures ». Son mari « aime l'allure que donne le corset, sa
manière d'élancer la silhouette ». Il a toujours aimé cela,
précise-t-il, bien que sa mèren'ait jamais porté de corset. Mais pour
Cathie, le port du corset n'est pas plus sensuel que le contact avec
n'importe quelle autre jolie pièce de lin-gerie, et ça l'est moins
que le satin.
« Mon but est de plaire à mon mari, dit-elle.
Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, les femmes de ma génération
portent des corsets pour plaire à leur mari ou à un proche. » Elle
connait un couple allemand d'une trentaine d'années où tous deux
portent un corset: lorsque l'homme a suggéré à sa compagne de le
faire, elle lui a répondu: « Alors, fais-le aussi. »
Selon une étude
récente, la pratique du corset est souvent un phénomène de couple, et
dans les couples standards, ce sont généralement les maris qui
convertissent leur femme. (En d'autres termes, chez les couples
hétéro-sexuels où n'entre en jeu ni travestisme, ni sadomasochisme,
c'est l'homme
qui s'intéresse au corset.) « Si j'avais épousé quelqu'un d'autre, a
dit Cathie aux auteurs de cette
étude, je ne m'y serais pas intéressée. Et si mon mari me disait
demain que ça ne l'amuse plus, ça ne serait pas un problème pour
moi. » Toute fois, lors de notre rencontre, elle a apporté une nuance:
« S'il mourait, je continuerais probablement de porter un corset, mais
peut-être moins serré. Mon corps s'est habitué, et si je quitte mon
corset plus de quelques heures, j'ai mal au dos. J'ai besoin de
soutien. » De plus, tous ses vêtements sont faits sur mesure pour
aller avec le corset: « Si je l'enlève, je n'ai plus rien à me
mettre!
« Certains assimilent cette pratique au bondage et aux modifications
cor- porelles, dit Cathie, mais ce n'est pas notre truc. » Elle a
pris fermement ses distances avec les adeptes fétichistes et les
travestis. Elle estime cependant que « les raisons de porter le corset
sont plus diverses chez l'homme ». Le Fakir, par exemple, « le fait
comme une expérience des limites ». Cathie connaît aussi quelques
filles de vingt ans qui le font simplement « pour le look » et parce
que c'est la mode. Elles ont d'ailleurs tendance à mettre le corset
par-dessus leurs habits, parfois avec d'autres articles fétiches
comme le cuir ou le latex.
Cathie et Pearl m'ont fait rencontrer
Lauren, une jeune femme de vingt-sept ans qui porte un corset de 48 cm.
«J'aime l'effet que ça fait. C'est comme si quelqu'un me tenait. Et
je le trouve beau. » Mais contrairement à Cathie, elle le porte pour
son plaisir, et non pour plaire à son partenaire.Elle compare la
discipline du corset à celle de la danse. «La danse est culturellement
acceptable alors que le corset ne l'est pas. Pourtant, dans les deux
cas, vous" dressez" votre corps. La danse est très dure pour les pieds,
mais on l'accepte parce que le résultat est beau. La fin justifie les
moyens. »
Le corset, comme la danse, est une question de « force et de
grâce », dit Lauren. «J'aimerais dissiper les malentendus qui
entourent le corset.Je n'ai pas de problèmes de santé. Si on le fait
de manière saine et si on permet à son corps de s'adapter, ça va. Mon
seul problème, c'est que je me sens faible quand je ne fais pas
d'exercice. » Et cette nouvelle mode du corset? «J'ai du mal.J'ai
envie de dire: arrêtez, c'est un style de vie, pas une mode.D'un
autre côté, si ça aide à faire comprendre le phénomène, ça vaut
la peine. »
Depuis cette espèce de vogue du corset, Cathie a constaté
des change-ments dans les bals corsetés. A son premier bal en
Angleterre, il y avait une vingtaine de couples hétérosexuels -
les hommes portant des smokings et les femmes d'élégantes robes du
soir sur leur corsets. Dans les bals récents,comme celui de Vienne en
1994, il Y avait beaucoup plus de monde et la foule était mélangée,
avec entre autres des travestis et des femmes qui por-taient le
corset en vêtement de dessus.
Le retour du corset
Vivienne Westwood
fut l'une des premières à tirer parti du retour du corset.Selon le
Vogue de septembre 1994, son corset pigeonnant de 1985 reste son coup
d'éclat des dix dernières années. « La mode exige toujours du neuf,
mais tout vient du passé », dit Lauren, et les corsets de W estwood
tiennent,d'avantage de ceux du XVIW siècle que des modèles victoriens
en forme de sablier. Bien qu'ils soient visuellement très frappants,
ils sont assez peu
Modèles inspirès du corset et de la lingerie,
Azzedine Alaïa.1992.(Roxanne Lowit)
structurés. D'après Pearl, « ils plaisent aux jeunes parce qu'ils sont
confortables, légers, en plastique avec un zip à la place des lacets »
C'est pourtant le laçage qui séduit beaucoup d'autres créateurs. Dès
les années 50, Jacques Fath créa à Paris une robe du soir en satin rose
à corset lacé dans le dos. Richard Martin et Harold Koda ont réuni,
au sein de l'exposition « Infra-Apparel» à l'Institut du Costume du
Metropo- litan Museum de New York, cette robe de Fath et toutes sortes
d'articles contemporains, comme le maillot de bain à corset dessiné par
la maison italienne Fendi.
Jean-Paul Gaultier doit une grande part de
sa célébrité au fait d'avoir dessiné pour Madonna son fameux corset de
satin rose lacé, avec bonnets en forme d'obus. Sa collection du
printemps 1987, très frappante, présentait beaucoup de corsets, de
gaines et de soutiens-gorge. Il a aussi créé plusieurs robes-corsets
en latex lacées dans le dos - modèle déjà utilisé dans la
photo pornographique des années 30 -, des vestes lacées pour hommes et
femmes,et son parfum est enfermé dans un flacon en forme de corset.
« Le premier fétiche que j'ai dessiné était un corset, à cause de ma
grand-mère », se sou- vient-il. Enfant, il vivait souvent chez elle.
Un jour, il avait trouvé dans son armoire un corset à lacets couleur
saumon, et s'était posé un tas de questions.Puis il l'avait vue le
porter et elle lui avait demandé de le lacer. Elle lui avait aussi
raconté qu'on se corsetait au début du siècle, et toute cette histoire
l'avait fasciné: c'était pour lui « l'un des grands secrets ».
Depuis
le milieu des années 1980, le corset est un thème récurrent de la mode.
Chez Thierry Mugler, il fait partie intégrante de sa très théâtrale
femme fatale. N'ayant jamais peur de dépasser les bornes, il crée des
corsets agressifs avec bonnets hérissés de pointes et des corsets de
cuir avec attaches en forme d'anneaux aux mamelons. Il propose aussi
des corsets du soir scintillants, des bustiers de plastique structurés
qui rappellent les armures romaines (adaptées au torse féminin) et
toutes sortes de corsets/soutiens-gorge/bustiers. Il lui arrive aussi
d'intégrer un corset en trompe-oeuil dans un autre vêtement, comme une
veste de cuir noir.
En 1991, le créateur tunisien Azzadine Alaïa créa
collants et corsets en faux léopard. En 1992, il proposait de
magnifiques corsets en cuir rouge ouvieux rose, et des sacs à main en
forme de corsets miniatures. L'Américaine Betsey Johnson, qui crée des
vêtements bon marché pour jeunes filles, et Chantal Thomass, connue
pour sa lingerie, dessinent toutes les deux des corsets, ainsi que
Christian Lacroix, Ungaro et Valentino, mais dans des versions plus
prestigieuses et coûteuses.
Karl Lagerfeld a fait du corset le pilier
de son travail chez Chanel. « Vous ne pouvez porter ces vêtements
sans corset, dit-il. Ils sont si ajustés que tous les boutons vont
sauter ».
Finalement, en 1994, le corset a réapparu partout, aussi bien
dessous que dessus. Et dans un grand magasin aussi classique que Saks,
à New York, onfait de la publicité pour ce « dernier accessoire à la
mode, le fin du fin : le corset! »
